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Recension de recueils de tankas traditionnels, contemporains ou de poèmes brefs.

Le murmure des pins            Patrick Simon

Recueil de tanka  (2014) – Les Éditions du tanka francophone
Murmure : cette vidéo à laquelle j’ai prêté ma voix contient 5 tanka (poème bref originaire du Japon) extrait de l'oeuvre Le murmure des pins, Recueil de tanka de Patrick Simon  (2014) – Les Éditions du tanka francophone

Le murmure des pins c’est un peu comme ce coquillage qu’on approche de l’oreille et qui nous chante la mer même lorsqu’on est loin d’elle. Dans ce recueil on peut entendre la voix intérieure du poète en écho aux images de la nature, aux faits divers ou personnels qui se suivent au rythme des saisons, une voix à la résonance intime, comme un dialogue entre soi et soi :
"et ressentir le souffle / que l'autre nous apporte".

Dans cette série de tanka au ton confidentiel se côtoient sensualité et délicatesse, non sans quelque pointe d’ironie parsemée ça et là. La plupart des textes sont des poèmes d’amour, thème cher aux écrivains de tanka, où le nom de l’aimée n’est pas révélé, leur donnant ainsi une valeur universelle. Les diverses nuances du cœur sont évoquées de manière subtile tout en maintenant le langage simple de tous les jours :

"même quotidiens les mots / ont le don de rassurer".

On y retrouve l’émerveillement à la découverte de l’autre, mais aussi le vide de l’absence qui s’ouvre aux vibrations de la mémoire et le sentiment de nostalgie qui en découle, le tout inscrit dans des fragments de vie, pas nécessairement poétiques, au creux desquels l’éphémère recèle la dimension de l’éternel… on y retrouve un peu de nous-même, un peu de nos amours.

Ces textes d’une apparente légèreté se révèlent dans toute leur profondeur dès qu’on se penche un peu dessus… j’ai choisi d’approfondir trois tanka qui selon moi représentent les trois étapes de l’approche à l’autre.

C’est un peu ardu de vouloir commenter les compositions d’un maître kajin et Patrick Simon mérite telle appellation, non seulement pour ses tanka ou pour son rôle d’éditeur du tanka francophone mais aussi pour tous les articles qu’il dispense généreusement dans son site et dans sa revue à propos de ce genre de poème encore méconnu et dont il est promoteur inlassable.

Mes commentaires n’auront certes pas la prétention d’être exhaustifs, encore moins d’expliquer ce qu’a voulu raconter l’auteur, mais de vous faire part de mes réflexions et de mon ressenti. En tout cas il y a certainement beaucoup à apprendre d’un auteur qui maîtrise la technique de ce poème bref dont l’esprit (kokoro / coeur) et la structure (kotoba / mot) sont particulièrement codifiés.

Mains féminines
sortant de la portière
par temps de neige
de nouveaux horizons s’ouvrent
dans le silence ouaté


(Patrick Simon)

Une porte qui s’ouvre symbolise l’ouverture sur des potentiels, offrant une abondance de possibilités.

Le tercet de ce tanka capture une portion de la réalité, un arrêt sur l’instant.

La ligne 3 forme un vers-pivot, qu’on peut lire tout aussi bien rattacher au tercet qu’au distique. Tout reste dans la subjectivité, accentuée par l’écart entre les deux expressions. En effet le tercet peint une image concrète alors que le distique se fonde sur une impression de l’auteur. Les deux entrent en résonance grâce à l’effet du toriawase où peut se développer tout l’espace nécessaire au non-dit, permettant ainsi au texte de s’ouvrir à une multitude d’interprétation. Une similitude se crée entre ces deux expressions distinctes et cette apparition féminine pourrait résulter tout aussi magique que la vision de la neige dans son premier instant, attiser la curiosité et mettre les sens en éveil et, comme la neige, avoir le don d’émerveiller qui se surprend à la regarder. La neige fait appel à l’odorat, à la sensation froid / moelleux, à la vue / changement du paysage, à l’ouïe / silence. Il est intéressant de noter que l’élément eau représente le principe féminin par excellence. L’eau est versatile dans la forme, sous celle de la neige et dans ses aspects positifs, elle symbolise la pureté, l’immaculé, l’éblouissement mais aussi la légèreté et l’impermanence.

Ce tanka termine avec le silence ouaté caractéristique d’un paysage au contours indéfinissable, la neige ayant le pouvoir de changer toutes les connotations du monde autour de nous, le recouvrant, amortissant les bruits et l’arrondissant. Cette femme aurait-elle, elle aussi, tout autant de pouvoir ? Un pouvoir transformant…

C’est dès ce premier contact visible de quelques secondes seulement que peut se déclencher attraction et désir ainsi que la manifestation d’un élan vers l’autre. Cela pourrait répondre à une attente, à moins que tout ne reste qu’une fugitive vision, quelquefois la neige fond avant de toucher terre, d’autres fois elle dure dans le temps…

Sans doute vois-tu
les images que je nourris
en pensant à toi
                               
Yosano Akiko
j
e retire ce chapeau
qui cache tes yeux d’azur

(Patrick Simon)

Dans ce tanka nous voici à nouveau avec ce regard sur l’autre, regard cette fois-ci pour entrer dans une relation plus profonde, pour la découvrir, en enlevant le chapeau qui la cache d’un geste qu’on devine délicat, à la recherche d’un contact avec les yeux de l’aimée, on perçoit le désir de comprendre ce qu’elle éprouve, mêlé à un désir d’empathie et de réciprocité et d’aller au-delà de l’apparence pour entrer dans l’intériorité, à la source des sentiments où se met en place le lien. On dit que les yeux sont le miroir de l’âme où percevoir le mystère de l’autre. Seraient-ils aussi le miroir où se voir soi-même ? Connaître l’autre pour se reconnaître en lui…

Le tercet est l'extrait d'un tanka publié dans un recueil aux tons sensuels intitulé Cheveux emmêlés de la célèbre poétesse féministe, Yosano Akiko (Sakai, 1878 - Tokyo, 1942), épouse du poète Yosano Tekkan, rénovateur du tanka. La citation d’un auteur du passé est une pratique du tanka appelée honkadori : un extrait est repris dans une nouvelle composition en lui donnant un autre élan, que je trouve particulièrement réussi dans ce tanka de Patrick Simon.

Il y a du sublime dans les mots finals du distique, du à l’ambivalence du terme azur, qualifiant à la fois la couleur des yeux et celle du ciel qui s’ouvre vers l’infini …

Vent qui souffle fort
perle de pluie accrochée
à l’unique feuille
qui retient les mots d’amour
pour combien de temps encore


(Patrick Simon)

Ce beau poème nous place devant l’impermanence et devant la peur de perdre l’aimée, due à la conscience que tout est voué à finir. Et c’est déjà la nostalgie et l’angoisse de la séparation. Rien de blâmable en tout cela, lorsqu’on a connu la beauté de se dévoiler et de se livrer l’un à l’autre, lorsqu’on a construit quelque chose de précieux et d’authentique ensemble, cette "perle de pluie". Lorsque s’est créé de l’attachement. Mais les feuilles tombent et tout change inexorablement. L’amour transforme et se transforme.

Ce texte en particulier, ainsi que d’autres du même recueil, me fait penser que lorsqu’un être cher n’est pas là, on ressent encore plus sa présence parce que justement il nous manque. On se trouve dans le paradoxe, l’absence de l’autre le rend plus présent en nous, peut-être parce qu’elle nous met en face de notre vide intérieur, vide toutefois nécessaire à l’accueil de cet autre dans son altérité. Cela me rappelle le concept bouddhique de la vacuité du monde, pour lequel c’est l’espace entre les éléments de l’univers à permettre leur interdépendance et leur interconnexion. Ce vide souvent vécu avec douleur est pourtant le creux au fond de notre profond qui permet au monde, aux autres de résonner en nous…

Au niveau technique on remarque que le mot feuille joue le rôle de pivot entre tercet et distique auquel s’ajoute un effet de surimpression du à son homonymie, l’image de la feuille sur l’arbre se fondant avec celle de la feuille de papier où s’écrivent les mots.

...
par Nadine Léon

l’auteur

Patrick Simon est un auteur franco-canadien ayant de nombreuses publications à son actif, entre autres trois recueils de tanka. Il est le directeur de la Revue du tanka francophone et des Éditions du même nom, la seule maison d'édition consacrée au tanka francophone.

Cette revue littéraire a sorti son premier volume en septembre 2007, prenant la relève d’une revue francophone née dans les années 1950, la Revue internationale du tanka, créée par Jehanne Grandjean et Hisayoshi Nagashima.

Autres recueils de l’auteur :

À deux pas de moi(2006), Tout proche de moi – tanka (2008)

 

Ce recueil peut être acquis ici :
Le murmure des pins - Editions du tanka francophone (catalogue)
 





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