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HAÏKU – l’esprit

On parle beaucoup de l’esprit du haïku comme de quelque chose qu’on se doit de préserver. Le haïku a le pouvoir d’arrêter son lecteur, de l’emmener dans un lieu au-delà des mots, au-delà même du mental, tout en le ramenant à la réalité et à l’instant présent. Certains haïkus développent une énergie qui perdure dans le temps. De quoi s’agit-il ?

  Je crois avant tout qu’il est important de comprendre ce que signifie le mot ‘esprit’. Dans le monde occidental qui est le mien, il y a encore beaucoup de confusion entre esprit et religion. Au niveau de l’étymologie, le terme ‘esprit’ provient du latin ‘spiritus’ de ‘spirare’ qu’on retrouve dans respiration ou dans inspiration (poétique) et qui signifie souffle, en particulier souffle vital, le ‘prana’ dans la tradition hindoue. Ce principe universel transcende notre vie humaine, alors que les religions sont des interprétations du divin créées par les humains. Si l’esprit est une force qui unifie, les religions ont malheureusement tendance à engendrer des désunions.


The temple bell stops

But the sound keeps coming

out of the flowers

...

la cloche du temple s'arrête

mais le son ne cesse de sortir des fleurs

Basho

 

  Je ne parlerai pas ici d’état d’esprit, argument cher au haïku, mais de l’esprit du point de vue de la spiritualité qui lui-même peut être interprété différemment selon les cultures et les croyances. Notre monde trop matérialiste s’aplatit souvent à une vision bidimensionnelle : le physique (matériel) et le mental (pensée et raison). En outre, le physique se limite la plupart du temps à l’apparence tandis que le mental se divise entre la production de concepts (voire de préjugés) et le tourment du flux incessant des pensées. Il existe toute fois une troisième dimension appelée esprit. La propagation de l’athéisme d’une part et du rationalisme de l’autre a peut-être porté à tout rejeter en bloc, renonçant ainsi à une partie essentielle de soi-même, confondant les choses de l’esprit avec celles de la religion.
  En ce qui me concerne, je me décale de toute religion et je considère l’esprit en tant qu’énergie, l’énergie cosmique qui circule dans tout l’univers ainsi qu’en chacun de nous, qui se différencie selon chaque manifestation qu’elle pénètre, tout en créant un lien entre toute chose. L’esprit est à la fois ce qui nous anime, ce qui nous relie et ce qui donne de la profondeur à notre être. C’est donc pour moi quelque chose de réel bien que difficile à exprimer avec des mots. Au cour des siècles et dans toutes les cultures on a élaboré des symboles et des mythes car le domaine de la spiritualité a besoin du support de métaphores, analogies et archétypes pour être traduit dans le langage de l’intellect. Tout ça parce que l’esprit ne fait pas partie du domaine du mental, bien que son énergie le parcourt comme elle parcourt le physique et tout ce qui nous entoure, dans la nature et dans tout l’espace cosmique.


butterflies flit

in a field of sunlight

that is all

...

des papillons voltigent dans un champ de lumière

c'est tout

Basho

 

 Pour en revenir au haïku, ce genre de poème a dans sa genèse le don d’ouvrir une porte à l’inexprimé, quelque fois à l’inexprimable. Cela fait partie de son essence même. Rien qu’avec quelques mots il nous conduit au-delà du rationnel, dans le domaine de l’intuition et du suggéré. Chaque haïku rompt le fil logique du discours pour ouvrir une brèche dans le mental. Quel meilleur véhicule pour nous transporter dans la dimension de l’esprit ? Et pourtant il reste profondément ancré dans le réel et dans son expérimentation. Pour mieux comprendre, je ferai une analogie entre haïku et méditation.

  La méditation est une pratique millénaire qui permet de renouer avec notre intériorité et nous remet en contact avec l’esprit, contact qui ne peut avoir lieu que dans l’instant présent. Elle a aussi le don de ralentir le mental et de nous faire entrer en connexion avec notre énergie vitale et les diverses formes d’énergie qui circulent dans la nature et dans le cosmos, tout en nous reportant à la réalité. La méditation n’est donc pas une évasion de la réalité, c’est un retour. La méditation n’est pas non plus se couper du monde, c’est s’y relier. La méditation n’est pas oublier son corps, c’est l’habiter.

 De même le haïku n’est pas un exercice de l’intellect mais il passe par un vécu de l’auteur, dans son physique, à travers la sensorialité. Dans son langage dépouillé il nous aide à cueillir l’essence des choses et à pénétrer le silence. Dans sa simplicité il nous fait entrer en connexion avec la nature, à travers notre relation avec les saisons, à travers un rien, une petite fleur qui nous ravit et annule tout ce qui nous entoure ; à travers un seul instant, il embrasse l’éternité ; à travers un seul grain de poussière, il embrasse l’infinité cosmique … paradoxalement, grâce à la rupture qu’il produit, le haïku crée un lien intime entre hajin et lecteur, entre le lecteur et la nature, entre le moi et le tout. Ce n’est pas l’ego qui s’annule devant le tout, mais c'est la séparation entre les deux qui se dissout. Dans certains cas, le hajin, puis le lecteur, deviennent un avec l’univers cosmique et réussissent à percevoir son énergie en chaque chose, du caillou à l’arbre, du papillon au flocon de neige.

 

le cramoisi en élaboration

à travers le tronc de ce prunier rouge

 

Takahama Kyoshi

 

( à partir de la traduction de Inahata Teiko  :

Crimson must be running

Through the trunk of

This red plum tree )

 

 

 Dans ce haïku écrit en une seule expression, Kyoshi va au-delà de la vue. Il ressent l’énergie de l’arbre à travers le sens de l’intuition et nous aide à percevoir la montée de cette énergie à travers la sève dans le secret du tronc. On imagine la scène en fin d’hiver, quand du rouge le prunier n’a encore que le nom, mais on sent déjà l’annonce du réveil et du passage vers le printemps.     Comme raconte sa nièce (The World of Kyoshi by Inahata Teiko) l’auteur reconnaît une sensibilité à la nature et considère l’arbre comme un être vivant. De nos jours la plupart des humains n’arrivent plus à voir le lien entre toutes les formes de la nature qu’il considèrent comme de simples objets et comme du matériel à exploiter. Tout alors semble séparé, avec de lourdes conséquences pour la Terre. Je lis ce haïku comme une invite à sortir de notre léthargie spirituelle. Kyoshi nous fait prendre conscience de la vitalité de l’arbre, de son mouvement invisible et de cette nouvelle force vitale qui se déploie dans le rouge en cours de production et qui bientôt explosera dans les bourgeons d’abord, puis les feuilles, le rose de ses fleurs et enfin dans les fruits.
 On se retrouve en relation avec l’esprit du prunier et celui du célèbre hajin qui a su entrer en connexion avec l'arbre. Le prunier cramoisi s’anime de cette même énergie qui pulse dans nos veines, dans le rouge de notre sang et dans la vie même …


 

Nadine Léon, article publié dans l’anthologie HAIKU Vol.3 de Haiku University de Tokyo.


 

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