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MENUES MONNAIES
Haikus, senryus et autres tercets
de
Jean Luc Werpin

JACQUES FLAMENT

ALTERNATIVE EDITORIALE

 

Recension de Nadine Léon

Pas à pas, mots après mots, l’auteur nous introduit dans l’intimité de son petit monde, celui du quotidien, confrontant souvent l’éphémère avec l’universel. Le long de ce recueil, aux tercets se mêlent haïkus traditionnels et d’autres moins, senryus à l’humour subtil ou haïkus urbains. Chacun d’eux saisit un instant vécu dans son authenticité, ce qui en fait un ouvrage très contemporain, sachant retenir l’attention du lecteur avec autant de profondeur que de légèreté, où s’alternent sensualité, anecdotes et philosophie.

Comme lui-même l’indique, l’auteur cherche à transmettre le sens du réenchantement en chaque lieu, le temps d’un instant, tout en affrontant les grands questionnements qui habitent depuis toujours l’humain.

En premier le silence que l’auteur traduit dans toutes ses nuances.

le cri des mouettes
emporte le silence
~ plus vives les vagues

 

Jean Luc Werpin

 

Dans ce haïku où l’auteur reste un témoin en retrait – celui qui indique – il y a toute la mer !

Chacun peut aisément s’imaginer immobile et en silence, touché par l’immensité qui s’ouvre devant lui. On se trouve en pleine atmosphère ‘‘sabi’’, calme et solitaire, pour reprendre un terme japonais. À la mer, le silence succède au bruit de façon cyclique, au rythme des vagues, un peu comme le bref moment de jonction entre deux respirations, où tout semble s’arrêter, même le mental, dès qu’on y prête attention. Le haïku est un poème d’origine japonaise, comme tout le monde sait, qui se distingue de par sa brévité et qui évoque un évènement non pas à travers une conceptualisation mais par le biais du sensoriel, ici le sens sollicité étant l’ouïe et l’évènement le cri des mouettes qui rompt le silence en même temps que les vagues de la ligne 3 qui se ravivent… et nous voici entre l’éphémère de ce cri qui peut-être nous surprend et l’immuable représenté par les vagues de la mer au mouvement incessant, le ryûkô en opposition au fueki.

Pour l’aspect technique cette composition a été structurée selon le toriawase qui signifie écrit en deux expressions distinctes et autonomes grammaticalement comme dans la sémantique, séparés par une césure, offrant ainsi l’espace nécessaire au non-dit… en outres les mouettes peuvent être symboliquement associées à l’élément Air, lui-même lié au principe masculin Yang tandis que les vagues sont naturellement liées à l’élément Eau, relié au principe féminin Yin. Il en résulte un texte plutôt bien équilibré.

plage déserte ~
le dépôt de mes pas
sur l’estran

Jean Luc Werpin

Un autre haïku ayant pour thème la mer. On peut se représenter cette scène en hiver, quand les plages sont désertes et qu’on se retrouve seul en ballade sur l’estran. L’auteur aime utiliser des termes précis en ce qui concerne le vocabulaire maritime. L’estran est cette bande du littoral que les marées recouvrent et découvrent, zone où se déposent les matériaux organiques et minéraux relâchés par la mer dont certain peuvent être sujet à la sédimentation. Il en ressort une belle analogie entre ce genre de dépôt qui constitue la grève et celui des pas de l’auteur qui, eux, seront probablement effacés par la prochaine marée haute, tout aussi fugaces que le temps qui inexorablement passe…

terminus
tout au bout du chemin
tous se dispersent

 

Jean Luc Werpin

L’auteur bruxellois a composé divers Haïkus urbains. Dans cette forme de haïku le kigo ne contient pas un mot de saison mais un terme général, propre à la ville, qui veut dire lieu d’agglomération et de rassemblement, animation, activité, mouvement… l’auteur privilège en particulier le thème des transports en commun. Comme les saisons ils ont eux aussi un aspect cyclique et qui dit point de départ dit aussi terminus. À la fin du parcours les passagers se séparent chacun vers son propre lieu de destination. Ici le non-dit s’ouvre à la métaphore du terminus de la vie. Toute naissance aboutit à la mort laquelle nous sépare de façon inéluctable les uns des autres, on ne sait vers quelle autre transformation… la vie, la mort ne sont-elles pas des passages ?

Haïku, senryu ou tercet

 À part les hajin italiens qui respectent pour la plupart la structure 5/7/5, un grand nombre d’auteurs occidentaux se sont affranchis de cette règle syllabique pour leurs compositions, tout en conservant la forme des trois lignes "court-long-court". Néanmoins le haïku traditionnel contient un kigo, mot de saison qui fixe le poème dans le temps, un temps cyclique qui se répète en continuation représentant l’universel, juxtaposé à une expérience sensorielle de l’auteur face à la nature. Sa caractéristique principale est de saisir l'instant présent avec une approche concrète.  

Le senryu est une variante du haïku possédant la même structure mais qui ne nécessite pas de kigo comme référence saisonnière et qui concerne plus les aspects humains et les circonstances sociales, souvent de façon humoristique ou satirique. Dans le japon contemporain, les senryu ont subi une certaine évolution, donnant naissance à des senryu plus littéraires et sans dénigrement, les bungei senryu devenant «une pénétration astucieuse dans le monde de la nature humaine, faible et imparfaite, mais aussi tendre et, parfois, émouvante." (Valeria Simonova-Cecon, revue cinquesettecinque).

Ci-dessous je citerai un exemple pour chacun, extrait de Menues Monnaies :

Haïku traditionnel :

pluie d’automne
le chat noir en baguenaude
longe les murs

 

Jean Luc Werpin

Senryu :

un si long baiser
derrière les lèvres
deux filles

 

Jean Luc Werpin

et pour finir, ce beau tercet empreint de philosophie :

avec le temps
la pierre se fait sable
~ je serai poussières

 

Jean Luc Werpin

***

Les compositions de ce poète du bref qui nous mettent souvent face à la fugacité de l’instant en opposition à l’universel et sa cyclicité, sont éclectiques dans le choix de la forme. Mais au fond, haïku, senryu ou tercet, qu’importe ? L’essentiel n’est-il pas de toucher le lecteur ? Et au gré des textesce recueil a su m’émouvoir, m’amuser, m’attendrir, me donner à penser et m’enchanter de tous ses petits riens…

Menue Monnaie de Jean Luc Werpin, un recueil de ceux qu’on ne peut que dévorer, puis qu’on ouvrira à nouveau de temps en temps, au hasard, pour se laisser prendre-surprendre par quelques mots à la fois…





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